Presque le plus heureux des hommes
Dario Sammartino éliminé en seconde place (6 000 000 $)
Le plus expérimenté des finalistes, et aussi le plus soutenu, échoue à une marche du titre suprême
Son heads-up mal négocié ne fera pas oublier une prestation de haut vol, tout en maîtrise du jeu short-stack

Le duel final d'une partie de poker est une phase unique : une histoire au coeur de l'histoire, avec ses propres paramètres, son propre rythme, qui ne ressemble en rien à tout ce qui a précédé. Un tournoi de poker, c'est un peu comme une soirée entre amis. Au début, l'appartement est plein, l'enthousiasme est de mise, c'est bruyant et joyeux, mais on ne connaît pas tout le monde, certains restent en retrait des conversations, et on ne fait pas attention à ceux qui s'en vont tôt. Puis le temps passe, les aiguilles de l'horloge défilent, et à un moment il ne reste plus qu'une poignée de fêtards, tous assis autour de la table du salon. A ce stade, la glace est brisée : tout le monde se connaît, quelques numéros ont été échangés, les rires fusent facilement, la connivence est générale.

Le duel final d'un tournoi de poker, c'est ce moment où il n'y a plus que deux personnes dans l'appartement qui se regardent les yeux dans les yeux autour du dernier verre. Il est tard, la fatigue est là, mais on a pas encore tout à fait envie de partir : l'heure est propice aux confidences. On rigole encore mais avec un ton plus grave. Même si la soirée a été épique, il sera bientôt temps de d'y mettre fin. On prolonge le moment car on sait que bientôt, on va retomber de son nuage et retrouver la douce banalité du quotidien.
Dario Sammartino et Hossein Ensan étaient déjà familiers l'un de l'autre avant d'atteindre la table finale du plus gros tournoi du monde, se croisant régulièrement sur le circuit, se félicitant pour leurs exploits respectifs. 8 millions de dollars de gain et une quantité enviable de finales Highroller pour l'un (mais, tiens tiens, aucun titre majeur), deux finales EPT et une victoire à Prague pour l'autre. Terminer seuls et en tête à tête la plus belle partie de poker de la planète, une compétition de dix jours ayant rassemblé plus de 8 600 joueurs, va probablement cimenter à tout jamais leur amitié.
Le duel final d'un tournoi de poker ne ressemble en rien à ce qui a précédé. Il en va de même pour Dario Sammartino. Au terme d'une démonstration de jeu short-stack de trois jours qui sera probablement enseignée dans les écoles de poker, la star italienne est quelque peu passée à côté de son duel final sur la table la plus regardée de la planète…
Dario avait pourtant réussi à combler d'entrée de jeu le faible écart qui le séparait d'Ensan, et même à passer chip-leader en trouvant deux paires chanceuses sur la rivière d'un des premiers coups du duel. Mais cette embellie n'allait être qu'un feu de paille : combattif mais détendu, à l'aise dans le rôle de l'agresseur, Ensan allait rapidement reprendre l'avantage, en relançant et en misant, encore et encore. Plusieurs fois de suite, Dario a payé perdant, sa méforme culminant avec un
hero call désastreux avec la troisième paire alors qu'Ensan en possédait deux. Désormais en déficit de 2 contre 1, Dario n'allait jamais se remettre de cette décision où ses instincts l'ont failli.
La 301e main de la finale du Main Event fut la dernière. C'était la 101e du duel : elle est tombée sur le coup d'une heure trente du matin.
Avec une quarantaine de blindes restantes, Dario défend sa grosse blinde face à une relance d’Ensan, puis check/call le flop 10
6
2
. Le turn est un 9
: Ensan continue d’attaquer, à hauteur de 35 millions. Avec 8
4
pour un double tirage, Dario tente le tout pour le tout : check/raise all-in pour 140 millions. Ensan ne pouvait pas payer plus vite avec sa paire de Rois.
Ultime bronca dans les tribunes. Les deux joueurs se rapprochent de leurs clans respectifs. Attente interminable. Carte brûlée, carte retournée. C’est… une inutile Q
. Le Main Event des WSOP 2019 est terminé…
... pas tout à fait. Moment de grâce à peine croyable, conclusion parfaite à la finale la plus joyeuse de l'histoire du Main Event : les supporters d'Ensan se mettent à chanter le prénom du perdant. "
Dario ! Dario ! Dario ! Dario !" Le moment dure, la scène est instantanément inouabliable. Très vite, le rail de Dario prend le relais, fait de même avec le prénom du vainqueur. "
Hossein ! Hossein ! Hossein !" Frissons. Poils qui se dressent. Yeux qui s'embuent.
Dario Sammartino a du mal à contenir ses larmes au moment de répondre aux premières questions. "
Je suis content de mon jeu. Enfin, pas en heads-up. En plus d'être un ami, mon adversaire était très bon. Là maintenant, je ne me sens pas bien, mais... demain ça ira beaucoup mieux, je vous le promets !"
Conférence de presse improvisée. Malgré sa position de short-stack, Dario a toujours fait partie des favoris. Qu’en a t-il pensé ? « C’est sûrement parce que j’étais le joueur le plus connu, celui qui joue presque tous les circuits, qui s’inscrit à des High Rollers. Mais je n’ai pas ressenti de pression, je voulais juste jouer le meilleur poker possible. »
Que s’est-il passé en heads up ? "Je n’ai pas eu ma chance. J’étais card dead, au pire moment. Quand on ne trouve pas de jeu en heads up, il est très difficile de s’en sortir. Et puis Hossein a très bien joué, il s’adaptait en permanence à ce que je faisais. Je ne peux que le féliciter."
Plus encore que durant les récentes éditions, l’atmosphère tout au long de la finale fut joyeuse, colorée, bruyante, electrique. Des gradins bondés de potes et fans habillés aux couleurs de leurs héros, des chants de supporters se renouvelant constamment, le taux de décibels qui ne faiblit jamais. Le tout sans jamais franchir la frontière invisible séparant l’enthousiasme du manque de respect. Pas un mince exploit ! «
L’ambiance ne m’a pas du tout dértangé. Bien au contraire ! On passe à la télé : c’est bon pour le poker, qu’on voit que cela peut être amusant. Ni moi ni Hossein n’étions dérangés. Les gens ont kiffé, et nous aussi. On n’oubliera jamais cette finale. »
Comment on se sent, après avoir été soutenu par des centaines d'amis sur les gradins, et des milliers d'anonymes branchés sur leur écran ? "J
e n'ai pas de mots pour le décrire, pas même en italien. Je suis quelqu'un qui aime aimer, et qui aime être aimé. Et là, il y a tellement de monde qui m'a soutenu. Pas seulement des italiens. C'est quelque chose de plus fort que l'argent. Tout cet amour, toute cette affection, c'est impossible à décrire."