Séminaire : Smells Like Team Spirit
Par Benjo DiMeo dans Général
Reportage au cœur du séminaire du Team Winamax. Entre discussions pointues, affrontements ultra-compétitifs et moments de franche déconne.
C’était il y a quinze ans, mais j’en garde un souvenir clair. Le moment avait de l’importance : le premier séminaire du Team Winamax. Cela faisait quelques mois que l’équipe, encore pas bien vieille (trois années d’existence seulement) avait été reprise en main par Stéphane Matheu. Après plusieurs années à s’occuper d’ElkY et faire de lui une vraie machine de guerre, l’ancien tennisman pro - qui avait découvert le poker en croisant un certain Gus Hansen sur un court de Las Vegas - se voyait maintenant confier la responsabilité d’un collectif d’une douzaine de personnes.
L’une de ses premières idées fut d’organiser une mise au vert de trois jours dans une académie de tennis des Alpes-Maritimes. Les objectifs étaient multiples : rassembler au même endroit un groupe souvent éparpillé à travers le circuit pro, se poser au calme pour discuter loin de l’agitation des casinos, échanger avec des spécialistes venus d’autres domaines (athlètes, coachs mentaux, médecins…), et faire un peu de “team building” via des activités sportives. Le pari n’était pas gagné d’avance. On était en 2011, bien avant les solvers et la GTO. Pour bien des pointures de l’époque, comme Antony Lellouche, l’apprentissage du poker se confondait presque entièrement avec sa pratique : on progressait en jouant, pas en disséquant des tableaux de ranges pendant des heures. Et concernant le sport, le mot était tabou chez la majorité des joueurs : si on en croisait un réveillé à huit heures du matin, c’est parce qu’il faisait la fermeture d’une boîte de nuit, non parce qu’il avait mis le réveil pour un footing.
Mais dès le premier séminaire, la sauce a pris. L’ensemble du groupe en est ressorti enchanté, même les plus réfractaires en redemandaient. Instantanément, l’expérience est devenue une tradition annuelle indéboulonnable. La prise de conscience fut collective : dans un milieu où le niveau général ne fait qu’augmenter, saison après saison, le credo atypique de Stéphane - grosso modo : pour rester au plus haut niveau, les pros du poker devaient se considérer comme des sportifs à part entière - relevait en fait de l’évidence. Et après des débuts certes remplis de succès, mais assez “rock’n’roll” dans l’esprit comme dans la forme, le Team Winamax était maintenant sur la voie de la professionnalisation, la vraie.
Quinze ans plus tard, le groupe que je retrouve au Setclub d’Aix-en-Provence (autre académie de tennis, même région) n’est évidemment plus le même. Un seul point commun avec celui de 2011 : Davidi, en passe de fêter ses dix-huit (!) ans dans l’équipe. Le triple champion du monde belge a connu toutes les époques du Team, toutes ses révolutions. Par exemple les années Top Shark, qui voyaient le gang s’enrichir - mais aussi se réduire - d’un ou deux membres tous les douze mois (Il m’arrive de regretter cette époque à la sauce “chaises musicales”, qui permettait de régulièrement rafraîchir l’équipe avec de nouvelles têtes, et a vu l’éclosion de vraies bonnes surprises qui ont duré dans le temps, comme Mikedou et Volatile. Pas vous ?). L’arrivée des jeunes pousses au milieu des années 2010, certaines encore bien vivaces aujourd’hui, et qui ont parfaitement mûri au sein du Team (Romain, Pierre). Et bien sûr le grand virage de l’internationalisation, l’arrivée en force des Mateos, Vieira et autres Kanit, qui a imposé l’anglais comme langue officielle de l’équipe, et cimenté la place du Team au sommet des cimes super high roller.
“C’est marrant, dis-je à Davidi tandis que l’on s’installe dans petite salle de conférence aux murs blancs. On devient joueur de poker pro pour échapper à la routine, au patron, aux contraintes horaires, à la discipline et aux cours magistraux. Mais vous voilà, tous à l’heure en classe !” Davidi sourit, mais malgré son profil “old school”, il sait aussi bien que tout le monde que ce genre de sessions de travail en groupe sont désormais une norme plutôt que l’exception chez les top pros. Et aujourd’hui, j’ai le privilège d’assister à un morceau de choix : le baptême de feu d’Emilien. Un mois après la signature de son contrat, le petit nouveau ne s’est pas démonté : pour sa première rencontre avec l’équipe au complet, c’est directement le rôle du prof’ qu’il s’est proposé de jouer, avec plus de deux heures consacrées à des spots ICM préflop.
Et le sport, alors ? C’est un fait : le Team Winamax de 2026 est beaucoup plus enclin à enfiler la tenue que celui de 2011… Dans l’équipe actuelle, on en compte d’ailleurs pas mal qui ont sué à un très haut niveau, comme Adrian (tennis) et Joao (basket), encore eux. Mais après la terrible séance de jeudi matin - à mi-chemin du séminaire, donc - la sentence du coach est tombée, elle fut terrible : “Plus jamais de football !” Quelques minutes plus tôt, Stéphane avait pourtant le sourire : “Seulement une blessure ! It’s a good day at the office!” Un jinx en bonne et due forme : il restait une prolongation à jouer… durant laquelle deux joueurs supplémentaires vont chuter. Bon, OK : l’urban foot n’est peut-être pas l’activité la moins risquée pour un groupe dont l’âge moyen actuel dépasse les 38 ans…
La veille, l’activité “jeu de tir en réalité virtuelle” s’est passée sans encombre, et dans une ambiance fendarde. Les MVP ? Comme au foot : Emilien et Romain, mais aussi nos vloggeurs attitrés, l’Espagnol Raul et BonjourBaptiste. Je pourrais volontiers me moquer de Gus et Kool Shen, qui n’ont sans semble-t-il pas pratiqué les jeux vidéo depuis Pacman : une fois le casque chaussé, ils avaient tout l’air de poules cherchant un couteau. Mais force est d’admettre que je n’ai guère été plus brillant, malgré les injonctions bienveillantes de Julien, qui avait eu le malheur de tomber dans mon équipe : “Mourez moins, les gars !” Lassé de me faire frag à tour de bras, j’ai rage quit bien avant d’avoir compris qu’il fallait viser en priorité la tête… J’aurai eu le temps d’apprécier un moment rare : Adrian en plein tilt. J’ai entendu un “I suck so bad” (ce n’est pas dans une salle de poker qu’on entendrait ça) et même un “Hijo de puta!” (idem) qui m'a fait reculer de deux mètres. Le dernier jour, le numéro 1 mondial perdra un autre match, de façon plus inattendue cette fois : au padel, une discipline où il est pourtant l’un des meilleurs au sein du Team. Il faut dire qu’il était placé contre un Romain jouant en tandem avec Stéphane… “Première fois en dix ans que je gagne un bet contre toi !” Adrian a rigolé, mais sa réponse a fusé telle une volée au filet : “Cela n’arrivera plus !”
Le séminaire, c’est aussi le moment pour parler de mental. Peut-on encore être gagnant au poker en ignorant ce compartiment du jeu ? Cette année, Stéphane a sorti de son chapeau le thème de l’inconfort. Ce sentiment désagréable qui nous assaille lorsqu’on se retrouve dans une situation difficile. Ce sentiment qu’on adore provoquer chez les adversaires lorsqu’on les met, eux, dans un spot relou. La discussion fut riche, les avis ont fusé de toutes parts. Adrian : “L’inconfort, il faut s’y habituer…” Je termine la phrase dans ma tête : sinon : il vaut mieux se trouver un autre métier. Julien : “Il faut trouver du plaisir dans ce genre de situations.” Leo : “Ton cerveau cherche toujours des excuses pour se débarrasser au plus vite de ces situations. Par exemple, quand tu fold alors que c’est pile le moment pour bluffer, car bluffer te ferait entrer dans ta zone d’inconfort.”
Autre tradition de cette mise au vert annuelle : une intervention extérieure d’un spécialiste reconnu dans son domaine. Au fil des années, on a vu défiler de grands sportifs (Stéphane Diagana, Nicolas Escudé, Amélie Mauresmo), mais aussi des psychiatres, comédiens, spécialistes en négociations lors de prises d’otage (si, si). Cette année, c’est une aventurière qui a pris la parole. Une vraie, du genre qui a littéralement fait le tour du monde à pied au cours des trente dernières années, en a tiré une dizaine de livres, et s’est au passage transformée aussi bien en pêcheuse, médecin, cueilleuse que botaniste - autant de compétences nécessaires si l’on veut survivre en milieu inconnu et hostile. Sarah Marquis, c’est son nom : plusieurs membres du Team l’avaient déjà rencontrée, puisqu’elle était déjà venue au séminaire il y a quelques années. Moi, j’étais absent la première fois, alors j’ai été facilement captivé par son récit, qui débute à l’âge de six ans, lorsqu’elle est partie à la recherche de son chien qui s’était enfui. On a retrouvé la petite Sarah dans une cave, à un kilomètre du domicile familial…
Aujourd’hui, elle nous dit avoir passé plus de temps à dormir sous une tente que dans un lit, au cours de ses traversées pédestres de la cordillère des Andes, de la Sibérie ou de l’Australie (sujet de son dernier livre, L’Étincelle du désert, chez Michel Lafon). En racontant ses voyages, Sarah insiste : “Avoir peur, c’est quelque chose de très sain !” (Tu m’étonnes, avec des anecdotes à base de : “J’ai traversé ce cours d’eau infesté de crocodiles car c’était le seul chemin possible.”) Et souligne aussi l’importance de garder son âme d’enfant. Un rappel peut être utile pour le Team Winamax : le poker, c’est très sérieux, surtout à leur niveau, mais à la base cela reste un jeu. Je pense que son discours a aussi résonné, car Sarah et les joueurs du Team ont ce point commun d’avoir emprunté un chemin atypique, plein d’embûches, où la survie n’est pas garantie.
Au milieu de tout ça, ce que je préfère dans chaque séminaire que j’ai eu la chance de rejoindre, c’est tout simplement de pouvoir être proche du Team, tout le Team, le temps de quelques journées hors du temps. On se voit pendant les tournois, certes, mais ils ne sont pas tous là au même moment, et surtout ils n’ont pas le temps, ils bossent (et moi aussi). Là, c’est plus détendu, et je profite de ces moments où est absente la pression de devoir monter un stack (ou de finir un article).
Kool Shen reste le roi incontesté du chambrage. Au déjeuner, pendant les discussions stratégiques, sur le terrain de padel, partout. Mais ne croyez pas qu’il prenne à la légère les brainstormings avec Adrian, Joao, Émilien et les autres. Non : quand vient le temps de se faire appeler au tableau pour résoudre un spot, la bonne réponse était prête, et on a pu le voir tomber dans les bras du coach, soulagé. “Hé, vous croyez quoi, je passe mes soirées à réviser !” Pierre n’est pas mal non plus dans son genre, sur le créneau des récits de voyage. Il est vrai qu’il s’en est coltiné, des week-ends Winamax Poker Tour, depuis dix ans. Morceau choisi à propos d’une ville qu’on ne nommera pas : “L’hôtel : infâme, des larves dans le lit ! L’endroit : inaccessible, j’ai mis cinq jours pour rentrer à la maison.” Gus, lui, il est plus dans l’autodérision. Comme à chaque fois qu’il a levé la main lors des sessions stratégiques : “OK, le golden retriever de la bande a une autre question…”
Le Team Winamax va continuer d’évoluer. Dans les mois à venir, on va dire “au revoir” à d’autres joueurs, on va en accueillir d’autres. Mais il y a deux ou trois choses dont je suis sûr. L’excellence restera de mise, le groupe demeurera solide, et - je n’espère rien d’autre - on ne va jamais cesser de se marrer !
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