Du journalisme total
J'ai testé pour vieux : le side-event low cost de fin de festival
Turbo Edition of PSC Main Event 330€
Cela faisait une éternité que je n'avais pas touché de cartes sur un gros festival européen... Si l'on excepte les freerolls reservés aux journalistes, qui ressemblent beaucoup moins à du poker qu'à une (excellente) excuse pour picoler à l'oeil avec les confrères, mes déplacements sur le circuit se résument majoritairement à observer les joueurs, avec quelques rares incartades en cash-game à Vegas ou Dublin pour contenter ma soif de cartes. Mais aujourd'hui, j'ai fait quelque chose qui me démangeait depuis un moment. Sept ans, presque jour pour jour, après ma frustrante élimination en fin de Day 1 du seul Main Event EPT auquel j'ai participé (c'était à Tallinn, Estonie), j'ai repris place à table.
A l’ombre de la finale de l’énorme tournoi qui nous a tenus occupés au cours des six derniers jours, je me suis inscris à une réplique du Main Event en miniature. Une fraction du buy-in (330€), des niveaux défilant à toute vitesse (15 minutes), mais une masse de jetons bel et bien identique : 30,000 de tapis et des blindes de départ fixées à 50/100.
Coupons court au suspens : mon séjour à Barcelone ne s’est pas achevé par une brillante victoire qui aurait prolongé un peu plus l’auto-proclamé « été des couvreurs », après les performances de Harper, Flegmatic, TapisVolant et Veunstyle à Vegas en juin et juillet. Mon aventure aura duré cinq heures, s’achevant en 41e place parmi les 200 joueurs inscrits - le maximum de participants prévus par les organisateurs, car il fallait à la fois 1/ laisser de la place aux (nombreuses) autres épreuves annexes au programme en ce dimanche, et 2/ que ce tournoi se termine ce soir, vu que demain, on rentre tous à la maison, organisateurs, joueurs, couvreurs comme croupiers.
Votre serviteur avec son micro-stack, se demandant ce qu’il fout là (et consultant l’application SnapShove entre chaque main)
Peu importe. J’ai passé un excellent moment. Je me suis retrouvé dans plein de situations intéressantes, et surtout, je suis passé par une panoplie d’émotions que j’ai parfois tendance à oublier dans mon rôle de reporter passif planté devant les tables. Pour ressentir le poker, rien ne remplace l’expérience à la première personne.
Indescriptible, par exemple, l’excitation de voir un joueur 3-bet après que j’aie relancé avec des mains premium. Puis aussitôt, l’interrogation : comment réagir ? La première fois, avec les As, dès la deuxième main, je me suis contenté de payer le 3-bet, et j’ai remporté le coup sans showdown après avoir extrait un peu de jetons à mon adversaire. La seconde fois, muni des Dames, j’ai 4-bet, et le coup s’est arrêté dès le flop 9
5
9
.
Quel plaisir, aussi, que de s’emparer d’un gros tapis de jetons poussé par le croupier dans votre direction après avoir trouvé deux paires sur le turn, ou une couleur battant un brelan. Quel soulagement, de montrer la meilleure main au showdown au terme d’un coup où la stratégie de votre adversaire fut tellement bizarre que vous n’aviez aucune idée de la force rééelle de votre main. Comme lorsque j’ai sur-relancé avec deux Dames, encore, et que mon adversaire a check/raise sur J
9
6
, puis encore misé sur le turn 3
. Par chance, le joueur en face n’a pas osé bluffer à l’apparition de l’As rivière, et j’ai poussé un grand soupir en le voyant retourner… une pocket paire de 4.
Et quelle angoisse, aussi, de voir votre tapis fondre à toute vitesse à mesure de l’inexorable montée des blindes. Une angoisse qui se transforme en frustration lorsqu’on se retrouve deplacé à la gauche d’un énorme tapis relançant toutes les mains, rendant encore plus compliqué la décision de faire tapis ou pas.
Quel rush d’adrénaline, lorsque je retourne un As UTG et que je fais tapis sans regarder la seconde carte - c’est inutile car je n’ai que quatre blindes en ma possession. Mon voisin de droite annonce être obligé de payer, je retourne la deuxième carte : un As ! « Attention, j’ai la main parfaite pour t’éliminer », dit-il en retournant 6
4
, mais non : je reste en tête. Hourra !
Et rebelote quelques mains plus tard : un joueur possédant plus de jetons que moi envoie la sauce en début de parole : avec une paire de 10, ma décision est automatique. Je fais face à As-5 et trouve un 10 dès le flop : en quelques minutes, je viens de passer du statut « sous assistance respiratoire » cher à Jacques Guenni à celui du challenger plein d’espoir.
En quatre heures de jeu, le field est passé de 200 à 72 joueurs, et le rythme ne faiblit décidément pas. Pendant que les tables cassent à raison d’une toutes les dix minutes, mon tapis se remet à fondre, faute de combinaisons approuvées par Snapshove - difficile de faire tapis avec J-2 ou 9-4. Je trouve finalement deux Dames mais je ne me fais pas payer. J’hésite à faire pareil avec des mains compliquées après une relance en début de parole (K
J
, A
T
), mais je ne le fais pas. Puis je suis déplacé à une troisième table, où je joue mon dernier coup.
Avec huit blindes, un As et un 7 et aucune relance avant moi, aucune raison de mégoter, cette fois : tapis ! Je suis payé par la petite blinde, et toutes les émotions ressenties pendant cinq heures s’estompent pour laisser place à la résignation : je fais face à As-10, et je ne trouverai pas d’aide sur le board. GG, moi !
Je saute à dix places de l’argent. Des regrets ? J’avoue avoir ressenti un petit pincement au coeur en constatant que le « main par main » a débuté à peine vingt minutes plus tard. J’aurais pu jouer la serrure… Mais non. J’ai fait ce qu’il fallait, bien entendu. Les vrais regrets concernent deux ou trois spots assez closes vécus durant l’heure qui venait de s’écouler. Sur chaque situation, j’ai pu recevoir les avis des pros du Team, qui ont confirmé mon intuition, ou m’ont au contraire permis de la corriger.
Cela valait le coup de participer, rien que pour me rappeler que ce jeu est si beau et si simple. Des cartes, des jetons, de l’action : la formule n’a pas changé depuis l’invention du poker de tournoi en 1970, et 47 ans plus tard, on n’a toujours pas besoin de plus pour en voir de toutes les couleurs.
Il est temps de remettre son costume de reporter : ils sont encore cinq dans le Main Event (Usman Siddique a quitté le podium en sixième place, l’action est sérré, les joueurs ont de moins en moins de jetons, et on a assisté à quelques retournements de situations excitants sur les coups à tapis préflop), et Benjamin Pollak vient d’entamer la finale du Highroller. Un million de plus dans la poche du finaliste du Main Event des WSOP 2017 ? On le saura ce soir.