[Poker Face] Jérémy Cauchard, l’anonyme qui a écrit l’histoire

Par VictorP

À 48h du lancement de la Grande Finale du Winamax Poker Tour, rencontre avec l'un de ses vainqueurs les plus marquants.

Jérémy Cauchard

Jérémy Cauchard. Un nom qui ne disait rien à personne il y a encore deux ans. Mais ça, c'est avant que ce joueur discret venu du Sud-Ouest n'empile les exploits en un temps record. Remporter la Grande Finale du Winamax Poker Tour, retourner en finale l'année suivante, avant de s’offrir le Winamax Poker Open d’Aix-les-Bains. Trois résultats majeurs, deux victoires massives, et une trajectoire aussi improbable que fascinante, en seulement dix-huit mois. Comment ce passionné resté longtemps loin des projecteurs a-t-il réussi une telle performance ? Retraçons le parcours d'un homme en apparence ordinaire, mais dont les accomplissements sont déjà légendaires.

Aix-les-Bains, septembre 2025. 23h30. Devant la table finale du Théâtre du Casino Grand Cercle, Jérémy Cauchard brandit son trophée, le regard encore partagé entre euphorie et incrédulité. Dix-huit mois après son sacre sur la Grande Finale du Winamax Poker Tour, le Palois vient de remporter le tout premier Winamax Poker Open organisé en France. Un moment suspendu, presque irréel, pour un exploit inédit signé en un temps record. Mais derrière cette image forte, il y a une histoire qui commence bien loin d’ici, à la fin des années 80, dans une petite commune près de Pau.

Jérémy CauchardNé à Bourges, Jérémy grandit dans un cadre structuré, entre un père militaire et une mère au foyer, aux côtés de sa grande sœur. Très tôt, la famille s’installe à Lescar, petite commune paisible près de Pau. C'est ici qu'il noue ses premières amitiés d'enfance, celles avec qui il partage encore aujourd'hui une relation quasi fraternelle, quelque trente-cinq ans plus tard. 

Jérémy CauchardLe ciment de cette bande, c’est le football. Tous les jours ou presque, Jérémy se rend au stade municipal pour s'entraîner. Le week-end, place aux matchs, d’abord en amateur, puis à un niveau régional. Une passion qui lui apprend le goût de la compétition, la gestion de la pression, le dépassement de soi, et avant tout le plaisir simple de partager des moments avec ses potes. “On adorait traîner là-bas avec les copains. On y a fait les 400 coups… mais tout n'est pas racontable !” sourit-il.

À l’école, Jérémy apprend vite. Trop vite, peut-être ? L’ennui s’installe, le travail devient irrégulier : il redouble sa troisième. Une période délicate pour le jeune Palois, marquée par un changement de lycée et de nouveaux repères à construire. Mais le recul montre que cela l’a rendu plus mature. Il décroche finalement un bac ES, tente STAPS pour devenir professeur de sport… et abandonne trois semaines plus tard. "Je n'en pouvais déjà plus, je n'ai pas accroché du tout." Le plan B ? La fac de droit, sans savoir ce qui l’attend réellement.

Des débuts en dillettante

C'est par hasard que le poker entre dans la vie de Jérémy. Entre deux cours, il zieute un camarade en train de jouer des parties gratuites sur Everest Poker. Jérémy, tout juste âgé de 18 ans, est immédiatement intrigué par la mécanique du jeu, la réflexion, la confrontation psychologique. Il dépose 5 € - "je m'en souviens encore tellement j'avais la boule au ventre" - et lance quelques Sit&Go à 0,25 €. Très vite, la mayonnaise va prendre. De partie en partie, il progresse, prend confiance, au point de rapidement monter de limites.

Jérémy Cauchard

Le jeu s’installe doucement, sans excès. Il en parle à ses amis, organise quelques home games, mais reste investi dans sa passion pour les jeux vidéo et le football… jusqu’à ce jour où le poker va vraiment prendre le dessus. Nous sommes en 2008, à une époque où le poker live est en train de connaître une vraie poussée en France, ayant récemment été autorisé dans les casinos. Dans tout le pays, ça bouillonne : le moment est idéal pour un jeune joueur avide de découvertes. Après un shift dans le supermarché où il travaille en parallèle de ses études, Jérémy fonce au casino Partouche de Salies de Bearn pour une première session de cash game en NL100. Cinquante euros sur la table, 50 BB deep. 

Si Jérémy ne ressort pas riche à l’issue de cette session, la sensation d’adrénaline lui laisse un goût agréable. Lorsqu'il apprend qu’un tournoi à 300 € est organisé au Casino de Pau, à l'occasion du Tranchant Poker Tour, il n’a qu’une idée en tête : y participer, coûte que coûte. Seul problème, personne ne peut le remplacer au travail ce jour-là et son patron refuser de lui accorder sa journée. La solution ? Faire preuve d’imagination... avec une belle histoire d'entorse durant un match de foot. Résultat : premier tournoi live parmi 124 autres participants… et première victoire ! 9 600 € dans la poche, un package pour un tournoi en Suisse, et une photo dans La République des Pyrénées. Rien que ça.

Jérémy Cauchard

Euphorique, Jérémy redoute néanmoins la réaction de son patron. Mais à sa grande surprise, loin de le sanctionner, celui-ci, qui apprend la nouvelle dans la presse locale le lendemain de sa victoire, le prend dans ses bras pour le féliciter. “Il pouvait être dur, mais profondément humain. À ce moment-là, j’ai eu l’impression de voir naître une relation père-fils”, se souvient-il.

Mais ce succès ne lui fait pas perdre la tête. Malgré un amour grandissant pour le jeu, Jérémy continue ses études. Mais pendant un temps, il cachera tout de même à ses parents qu'il a mis la fac entre parenthèses pour jouer davantage. Un choix qu'il finira par assumer deux ans plus tard, non sans provoquer quelques tensions dans la famille. Les termes sont posés : il lui faut retrouver un cadre. Jérémy s'oriente vers un BTS en alternance dans la grande distribution, avant de poursuivre chez AXA après avoir décroché une licence en assurance.

Cette fois, la magie opère : son travail lui plaît vraiment. Entre les objectifs, les primes et la pression commerciale, Jérémy retrouve une forme d'adrénaline qui n'est pas sans rappeler celle du poker. Progressivement, le jeu s'estompe de son quotidien. Les sessions se font plus rares. A 25 ans, Jérémy pense même tourner la page. Sans jamais totalement décrocher, mais avec l'intime conviction que ce chapitre est derrière lui.

Pourtant, en 2017, Jérémy dispute une première fois la Grande Finale du Winamax Poker Tour, alors jouée à Paris au Cercle Clichy-Montmatre. Le Palois atteint le Day 2 et termine 97e parmi plus de 1 200 inscrits. Mais l'expérience, même si marquante, sera sans lendemain. Le travail reprend vite le dessus, le football reste omniprésent. Pendant près de trois ans, Jérémy ne joue plus que ponctuellement, une session online de temps à autre, sans réelle ambition... jusqu’au Covid.

Comme pour beaucoup d'autres, la pandémie va redonner à Jérémy le goût du poker. A l'arrêt côté travail, avec du temps à disposition, Jérémy replonge. Son volume explose, le plaisir revient, et avec lui, quelques beaux résultats lui permettant de conclure ces deux mois confinés avec un bénéfice de 5 000 €. Mais, là encore, la vie reprend le dessus en même temps que le confinement cesse. A contrecoeur, Jérémy s'éloigne à nouveau du poker, faute de temps et d'énergie à y consacrer.

Le tournoi qui change tout

En cette fin de pandémie, la période est charnière côté poker : les joueurs ont faim de live, les festivals se multiplient, les affluences explosent, l'engouement est plus fort que jamais. Pas chez Jérémy. Début 2024, il répond pourtant à l'appel d’un ami : “Ça te dit de venir à Paris pour la Grande Finale du WiPT ?”  A peine à arrivé aux abords du Parc des Expositions de la Porte de Versailles, Jérémy comprend rapidement qu'on est loin, très loin, de ce qu'il avait pu vivre sur les quelques tournois disputés il y a longtemps, bien avant le Covid. "Quand je suis arrivé et que j'ai vu le monde, tout l'engouement que ce festiva suscitait, je n'étais clairement pas prêt. Je me suis mis à prendre des dizaines de photos, comme un gosse en plein rêve. Et c’est là que j’ai compris que le poker était loin d’être mort.”

Jérémy Cauchard

Emballé, en plein rêve, Jérémy va pourtant vite déchanter : deux bullets investies, deux éliminations éclair. Frustrant ? Oui. Décourageant ? Pas vraiment. Vexant ? Certainement ! Mais abandonner n’a jamais été une possibilité. Alors, il tente une dernière cartouche : un satellite turbo à 95 balles du soir, ultime porte d’entrée vers le Main Event. Cette fois, ça passe. Et là, tout s’emballe. Day 1E conclu avec un très gros stack, Day 2 terminé chipleader, et Day 3 de nouveau en tête, dans la peau de l’homme à abattre. Autour des tables, les murmures commencent. “Mais qui est ce mec ? Quelqu’un le connaît ? Il est tout le temps devant !” Non, personne ne le connaît. Du moins… pas encore.

“À ce moment-là, je ne sais pas pourquoi, mais comme ça fait plusieurs jours que je suis chipleader et que j’ai l’impression que rien ne peut m’arriver, quand j’arrive en table finale, je me dis tout de suite que je n’ai pas le droit à l’erreur. Que ce tournoi est fait pour moi. D'autant plus que c'était mon anniversaire ce jour-là.” Favori au moment de prendre place autour de la dernière table, le résident bordelais vit pourtant un tout autre scénario. Le run se grippe, les coups ne passent plus, les doutes s’invitent, l’agacement monte. La solution ? Le proverbial appel à un ami. Pas pour être rassuré, mais pour être secoué. “Mais qu’est-ce que tu crois ? Tu crois que le poker, c’est toujours tout droit ?”, entend t-il à l'autre bout du fil.

Jérémy Cauchard

Le message est clair. Jérémy se recentre, respire un bon coup et repart au combat, plus déterminé que jamais. Résultat : un 3-outer salvateur à quatre joueurs restants. Une phase 3-handed irrespirable, puis un heads-up interminable, démarré avec quatre fois moins de jetons, arraché au mental face à Hugues Girard - lui aussi un nom sur le point de se faire connaître sur la scène live. Pour sa deuxième participation à une Grande Finale du WiPT, Jérémy Cauchard ne gagne pas seulement un tournoi. Il change de dimension. “J’ai mis un certain temps à réaliser ce que je venais de faire. Je savais qu’un jour, la perf’ d’une vie allait finir par arriver… mais celle-ci, c’est la plus belle dont j’aurais pu rêver. C’est le Winamax Poker Tour, quoi !”

À partir de là, tout change ? Pas vraiment. Dès le lendemain, Jérémy est de retour au travail. Pas question de tout envoyer valser. "Après ma victoire, je me suis juré de ne plus jamais mettre le poker de côté.... mais je savais aussi que je n'avais pas encore le niveau pour en vivre." Au sortir de cette année 2024 incroyable, Jérémy n'en oublie pas l'envie de jouer et décide de se rendre à Gujan pour le FPO, enchaînant avec une 39e place sur Main Event et une 5e place sur le Mini Main Event. Sur sa lancée, le Palois veut logiquement enchaîner. Parce que tout semble fonctionner. Mais quelques semaines plus tard, sa venue à Toulouse pour les Kill Tilt Poker Series vient lui rappeler une réalité incontournable : au poker, même quand tout va bien, rien n'est jamais acquis. "J'ai mis deux bullets en un temps record. Ca a été une catastrophe, la salle était petite, il faisait très chaud, je n'ai pas du tout kiffé l'expérience." Un coup d'arrêt presque nécessaire, pour remettre les choses en perspective. 

De surprise à confirmation

Un an plus tard, le Palois revient défendre son titre au Pasino Grand Partouche d’Aix-en-Provence. Cette fois, le contexte est totalement différent. Il n’est plus l’anonyme en plein rêve. Il est le champion, celui que tout le monde rêve d'imiter. On le reconnaît, on l’observe, on l’attend au tournant. Et le tournoi ne ressemble en rien au précédent. Pas de rouleau compresseur, pas de domination, pas de confort. Pire, Jérémy subit, survit avec un petit stack et n’a d’autre choix que de s’accrocher. “J’ai clairement vécu l’extrême opposé.”

Jérémy Cauchard

Là où l’année précédente tout semblait simple, cette fois, chaque orbite est une bataille. Et pourtant, contre toute logique statistique, au milieu de 3 500 inscrits, il rallie à nouveau la TF. Deux finales consécutives sur deux éditions aussi massives (3 448 inscrits en 2024, 3 502 en 2025) : c'est du jamais vu. Dans la salle, les regards changent. On ne parle plus d’un coup de chance. “La pression est montée à une vitesse folle. J’avais une adrénaline de dingue quand bien même j’étais très short. J’entendais les gens parler de moi, c’était vraiment spécial.” Le bruit se transforme même en clameur quand Jérémy passe en quelques heures de 7 blindes à chipleader. Puis le poker révèle toute sa brutalité : As-Dame qui perd contre As-Dame puis Roi-Valet contre Roi-Dame. Rideau. Mais une 6e place pour 35 000 €, tout de même. “Pour être honnête, il a été dur à encaisser celui-là.” Dur, oui, mais fondateur. Parce qu’après ça, Jérémy n’a plus rien à prouver. Il vient de confirmer qu’il appartient à ce niveau. Un an plus tôt, il créait la surprise. Avec ce back to back, il confirme.

À la suite de cela, le SISMIX à Marrakech ressemble presque à une sortie de route. Embarqué dans un événement mythique, piégeux pour les grinders parce que très festif, Jérémy ne trouve pas son équilibre. Trop dans la fête pour être totalement focus. Trop focus pour vraiment lâcher prise. Et quand Jérémy sent que quelque chose ne va pas, son poker s’en ressent. “C’était dur le SISMIX franchement… En fait, ce que je regrette, c’est que je n’ai ni fait la fête ni vraiment joué au poker. J’étais vraiment entre les deux.” Et au final, nulle part. Vite, la suite.

Une entrée au panthéon Winamax

Jérémy Cauchard

Une suite qui arrive quelques mois plus tard, du côté d’Aix-les-Bains, pour le premier Winamax Poker Open organisé en France. Nouveau décor, nouvelle histoire à écrire. “Pouah, déjà, quand j’arrive et que je vois ce lieu, je reste bouche bée. Je me sentais tellement dans mon élément que j’avais envie de bien faire les choses. Un peu comme des remerciements envers Winamax finalement.” Dès le Day 1, Jérémy sent que l’atmosphère est différente. Même sous le feu des regards, une nouvelle fois, il avance. Une nouvelle fois, il survit. Et une nouvelle fois… table finale ! La troisième en dix-huit mois sur un festival Winamax. Lunaire.

À nouveau, il se présente parmi les short stacks, en sixième position sur sept. Rien de confortable. Mais s’il y en a un qui connaît la musique plus que les autres sur nos events, c’est bien lui. Mirand Murseli, alors chipleader, impose son rythme à table. Jérémy reste en retrait, patiente, presque invisible, jusqu’à gratter nombre de paliers et se retrouver en 3-handed. Va-t-il le refaire ? Ce serait fou ! Et pourtant, le voilà qui bascule en tête, puis en heads-up.

Jérémy Cauchard

À cet instant, tout s’accélère dans la tête de Jérémy. Il doute, il ajuste, il repart à l’attaque. Une erreur, un coup perdu, il repasse derrière. Mais il ne s’effondre pas. Il s’adapte, insiste et finit par reprendre le contrôle pour ne plus le lâcher. Deux titres en trois tables finales. En dix-huit mois. À cet instant précis, Jérémy Cauchard entre dans l’histoire de Winamax, après un exploit inédit qu’il peine encore à mesurer.  “J’avoue que c’est une des premières fois où je me suis senti presque abasourdi. Impossible pour moi de réaliser ce que je venais de faire. Limite, impossible de comprendre que je venais de gagner, encore. Ca parait tellement surréaliste. Je ne sais pas si cela a joué là-dedans, mais j’étais un peu en admiration devant le cadre à Aix-les-Bains. Comme l’impression d’avoir gagné quelque chose d’encore plus prestigieux de part le cadre hors norme."

Loin de se reposer sur ses lauriers, Jérémy a tenu à poursuivre sur sa lancée depuis en s’attachant les services de l’un des coaches les plus réputés de la scène française : Flavien Guenan. Non pas pour tout révolutionner, mais pour affiner. L'objectif ? Découvrir plus en profondeur la théorie et jouer plus fréquemment, à raison de deux à trois fois par semaine. “Même sans vraie base théorique, il arrive souvent au bon résultat, confie La Bamb0che. Il compense cela admirablement par son expérience et par certaines qualités exacerbées chez lui : empathie, résilience, esprit logique”. Et puis il y a le reste. “Il est très travailleur, très fort mentalement. C’est également une très belle personne, il est très respectueux et humain. Ça lui est très utile en live pour tenter de comprendre les personnes contre qui il joue, et je suis convaincu qu’il n’est détesté d’aucun joueur contre qui il a joué… et crois-moi, c’est rare.” On serait même tenté d’ajouter que quiconque a déjà fait sa rencontre, à une table comme en dehors, a pu faire l’expérience d’une personnalité aussi accessible qu’attachante.

Dix-huit mois, trois tables finales majeures, deux trophées... Une trajectoire que personne n’avait vue venir. Et pourtant, au moment de refermer ce chapitre, Jérémy ne parle ni de titres, ni de reconnaissance. Son regard est déjà tourné ailleurs. Vers Las Vegas. Vers les World Series of Poker. Vers ce rêve un peu fou, presque enfantin, de vivre pour la première fois l'expérience ultime dans le temple du poker. Comme si, paradoxalement, tout ce qu'il venait d'accomplir, n'était pas une fin... mais le véritable point de départ d'une nouvelle histoire.

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